dimanche 22 mars 2015

Heidegger et l'antisémitisme


A l'heure où de nouvelles publications tendent à dévoiler l'antisémitisme de Heidegger, la question de savoir si la philosophie de ce dernier prônait véritablement un antisémitisme, sinon un nazisme, latent se révèle de plus en plus urgente. Ce problème n'est certes pas nouveau: dans les années 1950, déjà, les élèves de l'Ecole normale avaient empêché le philosophe d'y venir présenter une conférence, sous prétexte qu'aucune salle n'aurait pu le recevoir... Dans ce texte, qui concluait une étude sur Heidegger, je soulevais cette interrogation polémique. 

Il importe, avant même d'apporter une quelconque réponse, de déterminer le sens même de notre interrogation. A ce titre, je dois dire la question de savoir dans quelle Monsieur Martin Heidegger, citoyen allemand, contribua au projet nazi, ne m’intéresse que fort peu. Cette interrogation, toutefois, préoccupa de nombreux penseurs et, de façon très probable, une partie notable du lectorat. Ne pouvant refouler le problème, réprimer cette obscure dimension de Heidegger, je me suis senti dans l’obligation de considérer, en l’espace de ce post-scriptum, cette fameuse controverse. Emerge donc la question de la proximité que ressentait Heidegger –considéré aussi bien en tant qu’individu que penseur- à l’égard du nazisme ainsi que de l’antisémitisme. A ce sujet, deux perspectives doivent être explorées ; notre réponse, en effet, peut s’engager dans deux voies distinctes ; d’une part il s’agira de savoir si nous pouvons répondre à cette question. En d’autres termes, pouvons-nous, lecteurs modernes de Heidegger, déceler l’éventuel nazisme de Heidegger ? Mais quand bien même le pourrions-nous, il nous faudrait tâcher de savoir si la simple question que soulève cette controverse revêt un quelconque intérêt. Cette dernière concerne-t-elle le lecteur ? S’adresse-t-elle à celui qui est épris du désir de penser ? Rien n’est moins sûr : nous savons, depuis l’avènement de la Nouvelle Critique, à quel point un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans la société, dans nos habitudes, dans nos vices. Contre Sainte-Beuve et Lanson, qui affirmaient la nécessité d’une connaissance des appartenances politiques des écrivains dont nous désirons comprendre la production littéraire, Proust se dressa, opérant une césure radicale entre le moi biographique et le moi créatif ; Heidegger disparaîtrait donc au profit de son œuvre. Et pour cause : l’approche biographique a certes une certaine légitimité en littérature –et encore : c’est tout à fait contestable-, mais l’étude d’un penseur se passerait volontiers de telles considérations, à moins d’être un Alquié qui étudie l’oeuvre de Descartes à travers sa vie. Nous en venons donc à soutenir une double thèse : l’étude des convictions politiques de Heidegger est indiscrète en plus d’être superflue, dans la mesure où elle pénètre l’intimité d’un homme, non pas en tant qu’écrivain, mais que citoyen. Heidegger lui-même ne voulait rien dire d’autre sur la vanité de cet amalgame entre individu et penseur ; « ce n’est jamais une biographie qui nous permettra de connaître ce qui appartient en propre à une existence philosophique.[1] » Nous serions donc tentés d’en finir là, en nous justifiant de la sorte : notre enjeu était de connaître, ou plutôt de rencontrer, l’existence philosophique de Heidegger, et le philosophe lui-même nous défend de recourir à une biographie pour accomplir cette ambition. Reste encore à remarquer que Heidegger énonça cet aphorisme en 1977, à savoir bien après la guerre, alors que le nazisme ayant été renversé depuis longtemps, l’attitude de Heidegger commençait à être remise en question. La belle affaire que de nier l’importance de la biographie, si sa propre biographie demeure obscure ! Il nous est donc impossible de nous réfugier dans la posture envisagée précédemment : invoquer la vanité de la biographie d’un penseur ne saurait nous permettre de fuir la question qui nous préoccupe à présent, faute de quoi nous ferions preuve d’une malhonnêteté redoutable.
Nous savons par ailleurs que Heidegger adhéra au parti nazi le 1er mai 1933, et y resta inscrit jusqu’à l’effondrement de l’institution. Telle est la vérité des faits ; quant à l’intention du penseur, nous ne pouvons rien affirmer avec certitude. La thèse de l’opportunisme de Heidegger semble tout à fait cohérente ; mais celle d’une illusion attire davantage notre intérêt : le philosophe aurait vu en le NSDAP la possible formation d’un véritable « peuple » (selon la définition qu’il donne de ce terme dans Vom Ereignis), et il n’aurait pris conscience de la gravité de cette croyance qu’avec un certain retard. A vrai dire, l’intention de Heidegger s’est évaporée avec la mort du penseur, et tout jugement à ce sujet ne serait qu’une parole ignorante ; la raison en est évidente : n’avions-nous pas parlé de l’impossibilité qui est la nôtre d’explorer l’intimité du penseur ? S’il est possible de se pencher sur la vie sociale, conjugale, politique d’un auteur, il n’en demeure pas moins que nous sommes dans la plus grande impuissance dès lors que nous aspirons à déterminer les intentions de ses choix. Ainsi en est-il de Heidegger.
La question n’est pas close pour autant. Car, par-delà l’intimité de l’auteur se dévoile une interrogation qui nous intéressera davantage ; il y a lieu de savoir si l’idéologie nazi eut une quelconque influence sur la pensée de Heidegger. Cette question, que nous n’avons pas traité dans notre ouvrage, suscite également de vives hésitations : face aux Temps modernes qui décrivaient la philosophie heideggérienne comme « aux antipodes du nazisme » (« Heidegger et le nazisme », Temps modernes, janvier 1946), Emmanuel Faye conçoit cette même pensée comme une « introduction du nazisme en philosophie. » Nous avons affaire, selon l’essai portant le même nom, à un « racisme ontologisé. » Toujours est-il que jusqu’à des temps très récents, le lectorat était persuadé –il lui semblait que c’était à juste titre- que le nazisme et l’antisémitisme de Heidegger n’étaient jamais évoqués de manière explicite dans l’œuvre du penseur. Il fallait, pour découvrir cette idéologie latente, se livrer à une démarche d’interprétation. La découverte, il y a peu, des Carnets noirs, vient ébranler ce présupposé et pour la première fois les lecteurs –à leur plus grand étonnement-ont eu l’occasion de voir le peuple juif décrit comme un peuple de « calcul », de « trafic », qui ferait bien de se retrancher du volk allemand. Ces remarques, stupéfiantes de prime abord, méritent d’être comprises dans leur juste sens, et il nous faut rendre compte d’une distinction usuelle selon laquelle nous recensons trois formes de l’antisémitisme : l’antijudaïsme, l’antisémitisme à proprement parler, et l’antisionisme. Le premier est une haine de la religion juive, le second du peuple juif, et le dernier de l’état qui se revendique « état juif ». Nous nous doutons du fait que cette troisième catégorie n’est absolument pas celle de Heidegger, du moins si nous prêtons attention aux propos de Hans Jonas, qui décrivait son maître comme un homme « apolitique » qui « ne connaissait rien au sionisme » (Souvenirs). L’antijudaïsme, en revanche,  est une posture soutenue par bien des penseurs allemands, dont Heidegger ; dans l’œuvre de ce dernier, il s’agit plutôt d’un dénigrement de la pensée biblique, associée à l’oubli de l’être. Notons que cette attitude intellectuelle est entièrement légitime : qui reprocherait à Nietzsche d’avoir tué Dieu ? Et à Sade d’avoir profané la théologie chrétienne ? Par-delà cet antijudaïsme se profile cependant un « héritage impensé », selon les propos de Marlène Zarader : à savoir que l’œuvre de Heidegger, privilégiant un style tortueux, sinueux, et conférant au questionnement une importance première, ressemble par bien des aspects à l’écriture du Talmud. Cette analogie est, de toute évidence, involontaire, mais il incombe de la relever, en vue de mettre en valeur la complexité de la question de l’antijudaïsme chez Heidegger.
Vient ensuite un des points les plus délicats : Heidegger fut-il antisémite ? Haïssait-il les juifs ? Détestait-il l’individu au nom de sa judéité ? Toute réponse que nous pourrions apporter à cette question serait si ce n’est incomplète, du moins inadéquate ; nous prions pour autant le lecteur de recevoir cette ébauche de réponse, non pas comme une affirmation dogmatique, mais davantage en tant qu’incitation à penser, que suggestion. Heidegger note, dans les Carnets noirs, qu’il faudrait être un âne pour croire que ses propos sur les juifs relèvent de l’antisémitisme : « ces remarques n’ont rien à voir avec de l’antisémitisme, lequel est si insensé et abject ». Certains verrons en cette phrase une –vaine- tentative de s’exempter de toute culpabilité, mais pour notre part, nous ne pensons pas faire preuve de naïveté en lisant cet énoncé dans son sens le plus littéral, et en lui accordant toute notre foi. Heidegger ne serait donc pas antisémite, puisque lui-même nous l’explique. Et, en effet, comment se fait-il qu’un antisémite ait côtoyé tant de juifs ? Hans Jonas disait, non sans ironie, que la création de l’état d’Israël viderait les bancs des amphithéâtres dans lesquels Heidegger enseignait ; à ce sujet, citons : Husserl, à qui Heidegger dédia Sein und Zeit en témoignage « d’amitié et de vénération », ou encore Arendt. Bien que Heidegger eût l’habitude d’entreprendre des relations sentimentales avec certaines de ses étudiantes, le contact qu’il noua avec Arendt fut particulièrement fusionnel : on raconte qu’il se serait même assis à genou devant elle, à l’aube de leur romance. Nous voyons, de la sorte, que Heidegger ne déteste en aucune façon l’individu juif. Ce qu’il n’aime pas, c’est la couleur locale du peuple juif ; ou, pour parler comme Pierre Nora, Heidegger abhorre la « mentalité » juive. Une mentalité qu’il découvrir, comme bien des auteurs de son temps, à travers des stéréotypes populaires –visions d’autant plus erronées qu’elles cultivaient la haine. En somme, quand Heidegger déteste les juifs, il les déteste au même titre qu’il hait les Américains, les Communistes, ou les hommes qui contribuent à l’épanouissement de la technique moderne : dans la mesure où la judéité est associée, chez Heidegger, au « calcul », à la quête du profit, elle participerait de la métaphysique –du paroxysme de la métaphysique- et de l’oubli de l’être. Telle est la singularité de l’antisémitisme de Heidegger, qui est doublement original : premièrement, parce qu’il n’aboutit pas à la haine de chaque individu (Heidegger ne fut pas antisémite à la manière de Hitler). Mais également car cet antisémitisme repose sur des considérations théoriques, ontologiques.
Notre propos ne fut pas de disculper Heidegger, bien au contraire. Nous avons certes montré que l’antisémitisme de Heidegger ne fait pas violence à chaque individu, mais ce n’était pas dans la volonté d’en amenuiser la gravité : il incombe, comme le remarquait Gérard Guest, de condamner fermement toute la portée antisémite de la pensée heideggérienne. Cependant, cette condamnation ne doit pas être aveugle : depuis la Shoah, nous observons la fâcheuse tendance qu’ont certains lecteurs de ne pas s’efforcer de comprendre l’antisémitisme des auteurs, préférant se livrer à des condamnations hâtives et, bien souvent, aveugles. Pour notre part, considérant que l’antisémitisme ne pouvait être recouvert d’un halo énigmatique et confus, nous avons aspiré à comprendre l’antisémitisme de Heidegger ; comprendre ses motifs, sa signification, sa portée. Ici, comprendre se signifie pas légitimer. Nos condamnations sont les plus explicites, mais nous avons tenus à les faire advenir à partir, non pas de l’ignorance, mais d’une compréhension de l’intention du penseur. Notons, enfin, que la question de l’antisémitisme de Heidegger ne pourra jamais être pleinement résolue : d’une part au nom de la disparition du coupable en question, qui seul aurait pu nous renseigner convenablement. De l’autre, les textes évoquant une haine des juifs sont particulièrement obscurs –c’est une caractéristique propre à l’écriture de l’auteur-, ce pourquoi faute d’en avoir une unique lecture, un champ de compréhensions plurielles s’ouvre à nous.



[1] Cours sur Schelling, 1977. 

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