dimanche 12 avril 2015

Les intermittences d'une chimère

Quand Proust et Kant s'accordent sur la place de nos illusions. 


On a souvent remarqué à quel point l’illusion se distingue de l’erreur : aussi bien Freud que Kant, ou même, dans une moindre mesure, Platon ont disserté à ce sujet. Et l’on remarque toujours que l’erreur consiste en un dysfonctionnement du système, tandis que l’illusion mérite d’être définie comme le système d’un dysfonctionnement  Il ne s’agit pas là d’un simple jeu de mots, puisque cette différence se constate de manière très concrète :  quand un mathématicien commet une erreur, il ne cherche pas à s’arracher aux limites de son domaine –les règles mathématiques, qu’il accepte telles qu’elles sont- mais s’égare, sans le vouloir, tout en croyant avoir respecté les dites limites. Ainsi lui suffit-il de prendre conscience de son erreur pour que son erreur se dissipe aussitôt, et qu’il rejoigne le cadre des limites imposées par sa démarche. L’illusion, aussi bien celle de l’amant que du croyant, est fort différente : ici, les rappels à la raison ont beau s’illustrer encore et encore (par ce que Barthes nomme l’altération amoureuse, ou bien par l’écroulement de tel ou tel dogme religieux), l’illusion demeure, si elle n’en sort pas solidifiée. Il faudrait voir en l’illusion un acte, sinon d’orgueil, du moins de démesure –et ce aussi bien dans le cas de l’illusion épistémologique (la croyance que Dieu existe) que sentimentale.
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Chez Proust : l’altérité proustienne repose sur la notion d’intermittence. Les intermittences du cœur, tel était le titre que Proust voulait donner à La Recherche. Les intermittences du cœur, c’est à la fois la différence entre connaissance et impression (on peut savoir que quelqu’un est mort sans en avoir l’impression : cf. le deuil de la grand-mère du narrateur à Balbec), que l’alternance entre plaisir et souffrance, jalousie et soulagement (avec sa mère qui tantôt lui accorde un baiser et tantôt le lui refuse, ou avec Albertine). Alternance entre une indifférence emprunte de lucidité et un amour effusif, obsessionnel, teinté d’une jalousie exacerbée : lorsque le narrateur passe du simple désir à l’amour (plus ou moins avoué) d’Albertine (génitif objectif ici), lorsque le narrateur, en somme, commence à se faire des illusions, advient précisément le soupçon de l’homosexualité d’Albertine avec l’amie de la fille de Vinteuil (cette curieuse anonyme). Comme le remarquait Raphaël Enthoven dans son Dictionnaire sur Proust, s’il est innocent de désirer dans La Recherche, il est en revanche fastidieux d’être désiré. Le narrateur prend le parti de s’attacher à Albertine (« il faut que j’épouse Albertine », dernière phrase de Sodome et Gomorrhe), il s’apprêtait à la quitter jusqu’au moment où il comprit que celle-ci ne désirait pas que lui. En somme, son amour advient en même temps qu’émerge une limite à la maîtrise qu’il occupe sur Albertine. De là s’explique l’amour naissant à l’égard de celle-ci, et toutes les illusions qu’il implique.
Quelques mois plus tard. Albertine vient de quitter le narrateur, qui montre sa photographie à Saint-Loup. Celui-ci lui demande : c’est pour ça que tu te fais tant de chagrin ? Pour « ça » : ce « ça » est une belle illustration de la notion de cristallisation, et plus généralement du concept d’illusion. Le narrateur, emporté dans une démarche démesurée, obsédé par le désir d’abolir cette limite à sa maîtrise sur Albertine, et d’obtenir l’intégralité de ses sentiments (et de sa volupté), en est venu à se faire des illusions. Ici, l’illusion n’est pas vraiment une preuve d’orgueil, mais de la volonté de dépasser les limites sinon de la nécessité, du moins de la réalité. Est-ce un vice ? Une vertu ? Nul jugement ne serait légitime. Contentons-nous d’y voir une manifestation de la démesure humaine, désireuse de se dérober encore et toujours aux limites imposées par sa condition.
Le narrateur est à la fois réduit et augmenté par ses illusions. Réduit en lucidité, en intelligence, en disponibilité, en ouverture vers le réel (lui qui, comme Swann auparavant, ne songe plus qu’à une chose : le vagin d’Albertine). Mais augmenté en impressions, en chagrins, et en connaissance pratique de ce qu’est l’amour. Il s’imagine Albertine comme une pierre de laquelle il aurait beaucoup neigé (dans La Fugitive, à moins que ma mémoire ne me joue des tours) : c’est aussi bien ce qui l’éloigne de la réalité que ce qui le rapproche de la « seule vie réellement vécue », celle de l’écriture, de l’art, et plus généralement, de l’impression. C’est ce qui l’éloigne d’un Brichot, d’un Saint-Loup, pour le rapprocher d’un Swann, d’un Elstir. Le narrateur ne se représente certes pas Albertine comme elle l’est vraiment, pas plus que Swann avec Odette, mais cette illusion fait d’Albertine, non une chimère, mais une « déesse du temps » -le fondement même de La Recherche du Temps perdu.
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Passage à Kant. La Critique de la raison pure ne propose pas seulement une théorie des sciences (comme le prétendait Cassirer), mais une peinture de l’homme et de la finitude qui lui est propre. L’homme est défini par une limite (son intuitus derivatus) et par une aspiration à combler, sinon à dépasser, cette limite (un concept). L’homme dispose à la fois d’ailes et de pieds qui le contraignent à rester à même la terre. Et quand il se fait des illusions, il se sépare de ses limites, pour ne considérer plus que ses ailes : il s’élève, en dépit des contraintes de sa condition. L’illusion est présentée comme un phénomène inévitable, comme s’il existait un élan consubstantiel à l’homme de dépasser les limites qui lui sont assignées ; comme si l’homme ne pouvait pas se contenter de la place qui lui est propre, et voyait toujours plus haut, plus pur, plus absolu. De là le double visage des illusions : preuves d’orgueil, et sources d’une certaine fertilité à la fois. Car Kant ne disqualifie pas les illusions ; mais les soustrait au domaine  de la connaissance, pour les associer à la foi. Sans les illusions, et notamment celle de la liberté, la deuxième critique n’aurait pas vu le jour. Sans les illusions, point de démesure humaine, mais point de foi. Sans les illusions, on serait réduit, note Kant, au dogmatisme d’Epicure.
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L’illusion se suffit donc à elle-même. Elle n’a pas besoin de se corriger ; elle ne saurait donc être comparée ni à une erreur d’orthographe, ni à une faute de calcul. L’illusion est subjectivement inévitable, disait Kant ; elle est consubstantielle à l’humain, nocive en même temps que fertile. Que faut-il faire, en somme ? L’accepter totalement, s’offrir tout entier à l’emprise des chimères ? Ou refuser ces dernières encore et encore, mener une lutte contre l’illusion et la fuite du réel qui lui est propre ? Il me semble que Proust faisait preuve d’une grande sagesse en parlant d’intermittences : l’homme oscille entre l’égarement des illusions et le rappel parfois violent à la réalité. Il est partagé entre dédoublement du réel et douches froides qui lui rappellent l’impossibilité de ce dédoublement. Souvenons-nous de Swann, qui peu à peu se fait des illusions, pour revenir à la réalité (Dire que j’ai aimé une femme qui n’était même pas de mon genre…), ce qui lui permet de se refaire des illusions d’autant plus tenaces, en épousant malgré tout d’épouser Odette, et de feindre de l’admirer.
N.

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